C’était un temps où les présidents prenaient les eaux dans des stations thermales un peu tristes et dormaient dans des chambres bourgeoises aux rideaux fleuris. Ce temps perdu, on part à sa recherche à Bagnoles-de-l’Orne… et on le retrouve à l’hôtel du Bois Joli !

C’est l’un des rares survivants de cette ribambelle d’hôtels cossus et de palaces luxueux, qui ont fait la Belle Epoque d’une petite station thermale, Bagnoles-de-l’Orne – où j’ai été récemment invitée à l’occasion de la Fête des Plantes.
Aujourd’hui, cette mignonne commune normande, bâtie en 1913 auprès d’un lac artificiel et d’une source thermale réputée, n’attire plus guère de princes hongrois, ni même de présidents français.
La ligne de chemin de fer, supprimée dans les années 90, a été remplacée par un bus venant de la gare d’Argentan, et on fait du vélo rail sur la voie ferrée qui acheminait ici, au début du siècle dernier, toute l’aristocratie européenne.

Les thermes, surtout reconnus pour leurs vertus en phlébologie, tentent d’attirer une nouvelle clientèle avec des soins détente et bien-être pour citadins stressés, jeunes mamans ou même ados mal dans leur peau, avec des soins alliant l’eau de source et… la pomme à cidre, qui aurait des qualités cosmétiques.
Au Casino, les piécettes englouties bruyamment dans les machines à sous ont remplacé les fortunes risquées hardiment sur le feutre des tapis vert. Quant aux grands hôtels d’autrefois, ils se sont pour la plupart transformés en résidences meublées, mieux à même d’accueillir une clientèle essentiellement composée de retraités plus ou moins aisés, en cures de trois semaines remboursées par la Sécurité Sociale.

Mais une somptueuse villa anglo-normande, entourée d’un magnifique parc, adossée à la forêt d’Andaines, résiste au passage du temps et des modes. Comme un témoin immuable des splendeurs passées, elle se rénove au cours des ans sans rien perdre de son charme suranné : les propriétaires, d’une délicieuse politesse à l’ancienne, à l’image du lieu, ont entrepris pourtant maints travaux – d’autant qu’une redoutable tempête s’est abattue sur le toit qu’ils venaient d’acquérir, en 1999. Modernisation, sanitaires neufs, télévisions et wifi… ne changent rien à l’atmosphère très « chabrolienne » du lieu.
Les grosses clés dorées continuent de s’accrocher au panneau numéroté de l’accueil – pas de cartes impersonnelles.
Au restaurant, on sert un très bon menu renouvelé à chaque saison, dans l’esprit traditionnel – écrevisses au printemps, champignons à l’automne… des valeurs sûres, ni gingembre, ni yuzu, ni la moindre trace de food fusion dans la cuisine ; boiseries, cheminée et bow window aux vitraux colorés, aucun gris tendance ni minimalisme zen dans la salle !
Georges Pompidou aurait sans doute dégusté avec plaisir le filet de bœuf. C’était un habitué du lieu, et sa chambre est restée la même : les installations sanitaires ou les menuiseries ont bien été modernisées, mais la décoration n’a pas bougé. Un sanctuaire : on croirait presque voir le président s’installer devant le grand bureau !
Yvette, l’adorable propriétaire, nous fait visiter la grande pièce avec fierté : le changement le plus notable dans l’ameublement est celui du fauteuil, qu’elle doit remplacer chaque année (à l’identique) lorsqu’il est dévasté par le chat de clients qui viennent chaque printemps pour un mois entier… toujours avec leur minet.

- Les bois d’Andaines, où on peut faire de longues randonnées et même voir le « chêne du roi Arthur ».
Car à l’image de l’hôtel, la clientèle est ancienne et immuable, d’une constance rassurante. Une vieille dame, séduite par cette douce ambiance de pension de famille, a même vendu ses biens parisiens pour venir s’installer ici… Gardienne de la mémoire des lieux, Yvette nous ouvre trois albums jaunis par le temps; les plus vieilles photos, en noir et blanc, montrent des stars de cinéma depuis longtemps oubliées… mais aussi un cerf égaré dans le parc lors d’une chasse à courre, et qui fût gracié, en vertu du droit d’asile décrété par la propriétaire du Bois Joli !
Ici, on n’achève pas les cerfs… ni le joli temps passé.



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