Sous la neige, elle l’est encore plus, attendrissante de laideur naïve sous la beauté immaculée des éléments : une fontaine à chiens et nonos en or… mais qui a bien pu avoir une idée pareille ?

D’habitude, sur une fontaine, on voit des Vénus, des angelots, des tritons, voire quelques petits ou gros poissons, crachant de l’eau. Nos voisins belges avaient bien osé le petit garçon qui fait pipi, et c’est même devenu l’emblème rigolo de Bruxelles; mais à côté de cette assemblée canine qui semble hurler à la mort, la tête vers le ciel, autour et à l’intérieur d’un grand bassin surmonté d’un os à ronger tout doré… le Manneken Pis est un monument de sobriété et de bon goût !

Mais pourquoi tant de chiens ?
Je me suis renseignée, ils sont 27, et c’est l’architecte paysagiste montréalais Claude Cormier qui a eu l’ idée fantaisiste de les rassembler dans et autour de cette fontaine, lorsque son cabinet a été retenu pour réaménager le parc Berczy, devant le St. Lawrence Centre for the Arts, en plein centre-ville de Toronto (oui, il y a aussi un parc Bercy à Toronto, mais ce n’est pas le même que chez nous… le Z change tout ! Ce Berczy là est un peintre allemand du 18ème siècle, immigré avec sa famille au Canada, où il a beaucoup contribué à la fondation de Toronto, dessinant et concevant de nombreux édifices, et est devenu l’un des plus célèbres artistes canadiens de son temps.)
Quelques instants avant de tomber sur l’oeuvre inénarrable qui est donc devenu le « clou » du parc Berczy, je m’étais justement fait la réflexion que les chiens pullulaient à Toronto ! Visiblement, les Canadiens les aiment !
Non seulement ils sont nombreux, mais en plus ils sont tout aussi kitsch que leurs frères de pierre, avec leurs petites bottines et chaussons de pluie, ligotés fermement autour de leurs pattes pour les protéger de la neige ! C’était la première fois que je voyais des chiens ainsi équipés – pauvres bêtes, privées du contact de leurs griffes sur le sol, et donc de toute prise sur le sol humide : j’en ai vu deux au moins qui faisaient de pitoyables glissades, ajoutant au ridicule de leur tenue celui de leur posture… Il est bien loin, l’héroïque Croc Blanc de Jack London !
Voici donc l’hommage que ce magnifique et rude pays, qui s’est construit un peu grâce à ces huskies qui y conduisaient par tous les vents les chariots des trappeurs, a choisi de rendre à la gent canine : un symposium de toutes races de chiens, dont certains sont même enrubannés de rose, crachant de l’eau par leurs gueules ouvertes – sauf l’hiver, quand l’eau est coupée vu les risques de gel, et qu’ils se retrouvent ainsi figés bouche ouverte sous la neige, les yeux fixés sur cet os doré posé au dessus de leur tête comme un Graal inaccessible.
Pour ne pas mécontenter les propriétaires de chats, le sculpteur en a ajouté un au bord du bassin, et il a aussi posé deux oiseaux sur un lampadaire : le bestiaire est presque complet, et les (vrais) écureuils, tout noirs, qui pullulent dans le parc, gambadent tout autour….


Tout ce petit monde animal compose un ensemble mièvre mais ludique, qui amuse les enfants et fait parler les passants – d’ailleurs, si la fontaine avait été classique, je ne l’aurais sans doute même pas remarquée, et j’aurais encore moins écrit tout un article sur son existence. Cette oeuvre moche a donc l’avantage de ne pas passer inaperçue ! Et il paraît que les Torontois l’ont adoptée avec autant d’enthousiasme qu’ils en montrent pour promener leurs chiens chaussés de plastique…



Si vous trouvez fontaine plus kitsch que la fontaine à chiens, n’importe où dans le monde, je vous invite à m’envoyer la photo !

Laisser un commentaire